Texte mis en ligne fin mai. Le courrier ci-dessous détaille l'une des carences d'un système "démocratique" puisant sa légitimité dans le quantitatif plutôt que la compétence ou l'implication.


Lettre ouverte à Monsieur François de Rugy, député.
Paris, 24 mars 2015



Monsieur le député,
Notre collectif "Je suis le chemin" cherche à expliquer comment  une fraternité posée en préalable à toute relation constitue, pour avancer, une base préférable aux rapports de force coutumiers.
Sur votre proposition de rendre le vote obligatoire, nous avons des vues différentes. Si une contradiction honnête vous intéresse, peut-être accepterez-vous d'en prendre connaissance dans la lette ci-jointe.
Nous ne portons pas de jugement sur votre démarche. Les sous-entendus que vous a souvent prêtés la presse sont peut-être fondés. Même dans ce cas, pourquoi douter aussi de la sincérité de vos convictions !  Nous vous proposons simplement des pistes critiques de réflexion.
Nous vous prions de croire, Monsieur le député,  à l'expression de notre considération distinguée.



Copie des deux courriers adressé à différents parlementaires,  journalistes et analystes.



Monsieur le député,

Récemment invités par différents médias, vous avez décodé les raisons d'une abstention croissante aux scrutins électoraux.  Selon vous, les élus se préoccuperaient davantage des attentes de leurs ressortissants si ceux-ci votaient tous.
Ce n'est donc pas l'insuffisance des élus qui fait l'abstention ; c'est parce qu'elle croît que les élus se démobilisent !
Cette décoiffante logique  vous fait donc conclure que rendre le vote obligatoire restituerait la démocratie.
Bien.

Par ailleurs, notre vie quotidienne éprouve cette évidence d'un Etat, impuissant à  son rôle public, recyclé dans l'encadrement gendarmesque de la vie privée. Interdictions et obligations se livrent une lutte frénétique asseyant notamment la sacro-sainte sécurité sur les dépouilles des libertés.
Vous proposez au final d'avancer sur cette pente  en remplaçant un droit * (celui de voter) par une obligation.

Parmi les membres de notre collectif, la plupart vote. Les uns assez systématiquement. Les autres plus sporadiquement. Les uns comme les autres détesteraient voir leur droit remplacés par la menace du knout !
Quelques-uns flirtant avec l'anarchie proclament "Voter, c'est choisir son maître". Une poignée d'autres se revendique monarchiste. Au nom de votre conception autocrate de la "démocratie", c'est en réalité le totalitarisme qui prétendrait les contraindre à se renier.  Leur faudra-t-il aussi  bruler les œuvres de Bakounine ou Barrès ?

Surtout, un certain nombre d'entre nous refuse de prendre part à ce qu'il vit comme une mascarade, l'illusion accordée au peuple qu'il pèse dans la gestion des affaires, alors même que les bulletins ne choisissent pas des personnes. Parmi des postulants imposés par des partis, ils adoubent là où les portent la dictature de l'image, la tyrannie du contenant, la rassurante pratique de l'obéissance.

Succincte revue des troupes : en 1995 les Parisiens détestent largement Tibéri. Chirac l'impose pour le remplacer à la mairie. Les parisiens, par fidélité de chien, se voient réduits à voter pour Tibéri. En 1933 le président allemand Hidenburg est contraint par les résultats des élections allemandes de nommer chancelier la tête de file du parti arrivé en tête, un certain Adolph Hitler. En 1974 le référendum des colonels grecs obtient plus de 90 % des suffrages (sans militaires dans les isoloirs). Six mois plus tard, les colonels chassés par le revirement américain, l'air du temps amène cette fois Panurge  à voter dans les mêmes proportions… pour l'établissement d'un régime démocratique.  Quant aux deux lutins élus Présidents de la République française,  ils ne furent nullement choisis, mais désignés par défaut en prime à leur talent à dégommer leur opposition interne.
Un sondage de mars de L'Obs résume la "pertinence" de ce système qu'est le vote populaire : Quand 50 % des Français s'affirment favorables à la peine de mort,  48 %  se prononcent contre elle. Et 84 % des deux réclament un recours fréquent à la pratique du référendum ! 40,3 % des Français contre la peine de mort plebiscitent donc un dispositif qui  la rétablirait !
                                                                                                                               
Sans rapport avec le supposé modèle athénien antique, la démocratie contemporaine fonctionne par affrontement. Et de préférence sur le mode manichéen du dualisme (Front dit républicain contre FN, droite contre gauche (sans espace pour un centre extrême plus intelligent.), A contre B au second tour des "Présidentielles", etc.).  Pour servir le culte du rapport de forces, on convoque le "suffrage universel" : le quantitatif  fait rendre gorge au qualitatif. Galilée a tort puisqu'il va contre l'opinion commune. Le citoyen-votant relève trop fréquemment de la foule – lire le fondamental "Âge des foules" de Serge Moscovici.
Quant à la tyrannie de l'oligarchie souvent pointée, elle ne vaut pas moins que tyrannie du peuple, excellemment décrite par… Tocqueville.
(http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4996831).

Loin de créer de la responsabilité, votre proposition conforterait encore l'infantilisation des masses dont la Gauche se délecte.

Mais alors, nous interroge-t-on souvent, par quoi remplacer ce système ? Par un dispositif, justement, athénien. Une "gnossocratie" (désolé de ne pas céder aux injonctions de l'angloricain pour tout nouveau concept) : une gestion de la vie publique passant par la consultation  de ceux qui, sur une question donnée, se distinguent par leur compétence ou leur implication. Un élitisme de bon aloi, comprenant que chacun de nous relève d'une élite au moins – par un métier, une formation, une occupation, une expérience, un engagement etc.
Le système emporterait la création d'organes  de contrôle des pouvoirs et des autorités – organes autonomes, mais sans rapport avec quelque comité de salut public. Sans doute devrait-il rechercher une représentativité devant plus à la sagesse de sénateurs habitués à la recherche de consensus qu'aux pratiques de députés-godillots ayant le conflit pour moteur, l'opposition pour carburant.

Notre collectif tient le détail à la disposition des destinataires de ce courrier ! Invitation de pure forme : pareille préconisation n'est pas "convenable". Elle ne rentre pas dans le cadre manichéen où se love l'idéologie dominante: sa vulgate réductionniste refuse d'embrasser la totalité du réel, dès lors qu'elle trouve à s'alimenter d'une partie seulement.

Résumons – si vous avez supporté notre lecture jusqu'ici. A l'adhésion née d'une authenticité capable d'esprit critique, à l'adhésion de "personnes" au sens existentialiste, à l'adhésion entrainée par la confiance en la compétence et la sincérité de nos représentants, à la possibilité de choisir selon son libre arbitre comment s'impliquer – ou ne pas s'impliquer – dans la vie publique, votre proposition oppose la contrainte. Elle conforterait un comportement de masses avançant sous la menace, un comportement de veaux prosternés devant la vache sacrée : le rapport de forces.




* Petite leçon de sémantique notamment vers Madame Bouchard (Europe 1) et Monsieur Fogiel (RTL) : voter n'est pas un devoir… sinon à quoi bon vouloir le rendre obligatoire ! Bien entendu, rendre le vote obligatoire annulerait son caractère de "droit", présenté comme tellement précieux.